Car dans toute bonne Course des Îles, il faut toujours qu'un grain de sable vienne se glisser dans l'engrenage.
Cette année, le grain de sable a pris la forme d'une météo particulièrement revêche.
Les fichiers météo, consultés successivement sur ordinateur, tablette, téléphone, puis interprétés dans le marc de café et les bulles du ti-punch, ont fini par rendre leur verdict :
l'étape vers Bourgenay est annulée.
À l'annonce de cette nouvelle, le directeur de course, le redouté Micomodore, est entré dans ce que les spécialistes appellent un « état de réflexion intense », caractérisé par des allers-retours nerveux sur les pontons, des consultations frénétiques de cartes marines et plusieurs conversations simultanées avec lui-même.
Car si l'annulation d'une étape est toujours regrettable, un problème bien plus grave surgissait à l'horizon.
Un problème dont l'importance stratégique dépasse largement les enjeux sportifs.
Les 40 kilos de langoustines.
Quarante Kilos de langoustines.
Déjà commandées à Bourgenay.
Déjà attendues.
Déjà rêvées.
Or, sans étape à Bourgenay, comment récupérer ce précieux trésor destiné à revenir à l'Herbaudière ?
Les conséquences d'un échec étaient difficilement mesurables.
Le comité de course s'est immédiatement réuni en cellule de crise.
Certains évoquèrent des solutions raisonnables.
Ils furent rapidement priés de se taire.
C'est alors qu'entra en scène celui que les anciens appellent encore avec respect :
Moustache.
Trésorier du club.
Gardien des comptes.
Protecteur du centime.
Et surtout propriétaire de la plus célèbre moustache de la façade atlantique.
À peine informé de la situation, Moustache s'arracha symboliquement quelques poils – les témoins divergent sur le nombre exact – avant de se lancer dans une opération logistique dont la complexité rappelle les plus grandes campagnes militaires.
Téléphone à l'oreille.
Carnet à la main.
Moustache passe des appels.
Puis d'autres appels.
Puis rappelle ceux qu'il vient d'appeler.
Puis rappelle ceux qu'il n'avait pas encore appelés.
Les ordres tombent.
Les contre-ordres suivent.
Les re-contre-ordres arrivent dans la foulée.
À un moment, un équipage est même aperçu préparant son départ pour une destination qui n'était plus la bonne depuis vingt minutes.
Pendant ce temps, Micomodore poursuit ses calculs.
Un véhicule ?
Une remorque ?
Un fourgon frigorifique ?
Un hélicoptère ?
Un sous-marin ?
Aucune hypothèse n'est officiellement écartée.
L'affaire prend rapidement une telle ampleur que le classement général de la course passe momentanément au second plan.
Car chacun sait qu'un bateau peut manquer une étape.
Mais quarante kilos de langoustines, eux, ne peuvent être abandonnés à leur sort.
À l'heure où j'écris ces lignes, l'opération est toujours en cours.
Moustache poursuit sa mission.
Micomodore continue de produire des scénarios.
Les concurrents observent les événements avec gravité.
Et L'L'acétonien prépare discrètement une nouvelle tournée, convaincu qu'aucune crise logistique ne résiste longtemps à une analyse approfondie menée autour d'un verre.
Ainsi va la Course des Îles.
Une aventure nautique où l'on croyait affronter le vent et la mer.
Mais où, cette année, l'ennemi principal semble être une cargaison de langoustines décidée à compliquer l'organisation.
Comme le dit désormais le bulletin officiel du comité de course :
La situation météorologique reste incertaine.
La situation langoustinière est, quant à elle, critique.
Moustache est sur le coup.
Le pire n'est pas certain, mais il s'organise remarquablement bien.